La technique du torchis

Quand un citadin aborde pour la première fois une maison ancienne délabrée, c’est avec appréhension voire suspicion qu’il regarde ses plafonds ou murs en torchis dégradés. Pour celui qui s’occupe du ménage, c’est surtout une promesse de poussière ininterrompue dans la maison ! Et puis, quel enfant n’a pas entendu : « Touches pas à la terre, tu vas te salir ! » avec la moue dégoûtée qui l’accompagne.

Pour mémoire, rappelons que ce matériau (la terre) a pourtant beaucoup de qualités :

  1. il se répare et se prépare facilement,
  2. il peut être gratuit :
    - si on le récupère (une fois mouillé et regarni en fibres, il est réutilisable)
    - si on le confectionne soi-même.
  3. il est solide et esthétique. Il n’a plus besoin de faire ses preuves tant il a été utilisé depuis des millénaires de par le monde …
  4. il est remarquablement perspirant, c'est-à-dire qu’il favorise les échanges de vapeur d’eau entre l’extérieur et l’intérieur ; c’est donc un excellent régulateur d’hygrométrie. Toutefois, bien qu’on l’ait souvent entendu dire, et dit nous-mêmes dans la délégation, le pouvoir isolant de la terre est médiocre si l’on se réfère aux mesures et chiffres des thermiciens (1). L’utilisation en faible épaisseur (10 à 15 cm, l’épaisseur d’une quenouille) limite son efficacité même si la paille ajoutée améliore sans doute sensiblement le résultat.

Mon propos ici n’est cependant pas de vanter et présenter l’histoire du torchis, ou expliquer comment s’y prendre, car bien d’autres l’ont fait avant moi, avec argumentaire chiffré et documents à l’appui. Si j’ai choisi d’en parler, c’est pour son côté convivial et la bonne humeur qu’il inspire lorsqu’on le met en œuvre entre amis ou en famille.

Il est aussi un moyen intéressant d’aborder les techniques anciennes de construction auprès des propriétaires curieux de ce matériau qui a plutôt bonne presse parmi les « BOurgeois BOhême » et les auto-constructeurs sensibles à l’écologie. C’est aussi un atelier incontournable dans nos délégations pour faire comprendre aux propriétaires de maisons anciennes ce qui a prévalu lors de leur construction : l’économie de moyens (ou le moyen de faire des économies … et c’est particulièrement actuel). Nous sommes bien loin de la haute technologie et des budgets impliqués dans les maisons type BBC. Notre rencontre de « néo-ruraux » avec le torchis remonte à 2002 grâce à l’atelier animé depuis longtemps par Annick et Marin Labbé avec Patrick Dejust en Sarthe. Nous avions mis en application ce nouveau savoir dès nos vacances d’été.Un plafond en torchis

(1) Voici, à titre d’information et de comparaison, les valeurs approximatives de conductivité thermique de quelques matériaux (plus le chiffre est petit, plus le matériau est isolant) : béton = 2 ; terre = 1 ; béton chaux/chanvre = 0,1 ; paille = 0,1 ; laine de chanvre 0,04 ; ouate de cellulose 0,04.

C’est alors qu’Alain Rocheron que la plupart de nos adhérents connaissent bien, pilier de la délégation durant des années, qui nous a beaucoup appris durant la restauration de notre maison et aussi transmis sa passion pour le bâti ancien, nous a présenté son oncle Paul, maçon de métier, qui a pratiqué depuis l’enfance la technique du torchis, des années 1930 jusque dans les années 60.

Nous avons ainsi découvert qu’en deux minutes maximum, on pouvait faire une solide quenouille, plane sur ses quatre faces, prête à prendre place au plafond. Et, chose extraordinaire, les quenouilles sont faites confortablement sur une table, à hauteur d’homme. Merci beaucoup à Paul Rocheron de nous avoir transmis ce savoir-faire … et permis ainsi d’optimiser la méthode.

Depuis, nombreux ont été les mètres carrés réalisés à titre privé, mais aussi professionnel, car la rapidité d’exécution rend cette technique tout à fait viable, économique ; a fortiori si l’on peut réutiliser du torchis disponible sur place, malgré le coût de la main-d’oeuvre. L’usage de la bétonnière ou d’un malaxeur améliore énormément le procédé en le rendant beaucoup plus rapide (donc compétitif) …

Notre expérience de terrain nous fait aujourd’hui préconiser, en sus du remplissage torchis entre colombes, un doublage intérieur en béton chaux-chanvre de dix centimètres d’épaisseur pour assurer une meilleure étanchéité à l’air et une isolation minimum. Il ne faut pas perdre de vue que nous ne vivons plus comme nos grands parents et tous ceux qui les ont précédé qui s’accommodaient d’une température plus basse dans la maison où les usages étaient différents.

 

Cette isolation reçoit une finition classique avec un enduit à la chaux aérienne. L’inconvénient, uniquement esthétique, est bien sûr le fait de ne plus voir le colombage mais il ne faut pas oublier qu’il est une structure qui n’a pas forcément vocation à être vue. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, suivant la qualité du bois, sa finition, son architecture, il pouvait aussi être latté et enduit ; ce qui de surcroît le protégeait.

Il faut donc savoir faire la part entre nos envies, notre goût contemporain pour le côté brut, authentique, chaleureux du colombage et l’utilité, les contraintes financières qui prévalaient dans les choix de nos anciens. Contraintes qui pourraient bien redevenir de manière criante d’actualité compte-tenu du coût de tous les moyens de chauffage (fuel, gaz, électricité, bois et assimilés) …

Au niveau du grenier, les quenouilles du plancher peuvent être recouvertes par une chape complémentaire en béton chaux/chanvre pour assurer une certaine isolation et l’égalisation du sol. La pose de lambourdes peut être prévue en même temps si l’on envisage de poser un parquet traditionnel ; ce qui évite de perdre de la hauteur sous plafond. Notre expérience nous a montré que l’isolation supplémentaire des combles grâce à 25 cm de panneaux en fibres de bois compressées et laine de bois sous toiture a permis de réduire notre consommation énergétique. Le grenier n’a d’ailleurs pas besoin d’être chauffé ; il est même plus frais l’été que le rez-de-chaussée où les murs de pierre hourdés à la terre sont pourtant très épais. Il ne faut pas non plus oublier qu’avant nous, les greniers avaient une fonction de stockage et leurs planchers étaient recouverts de foin, paille ou grains, ce qui assurait une isolation supplémentaire à celle du torchis.Farication de quenouilles en torchis

Pour revenir au côté extrêmement convivial du torchis, la magie opère autant sur les parents que sur les enfants. J’ai été chaque fois étonnée de constater sur les quelques opérations faîtes avec eux (Classe découverte patrimoine pour des collégiens, journée découverte pour une classe de premier cycle, une autre pour des élèves de maternelle …) qu’ils adhèrent tout de suite au concept, n’hésitant pas (filles ou garçons) à mettre la main à la pâte. Je ne pense pas m’avancer beaucoup en affirmant que tous ceux, adultes ou enfants, qui ont pu participer à ces journées d’initiation au torchis en ont tiré une grande satisfaction, voire fierté d’avoir participé à cette activité. Le côté entraide est également valorisant pour chacun à une époque tournée vers l’individualisme. Travailler à une œuvre commune sans mercantilisme fait, à mon sens, beaucoup de bien.